Raconter une histoire est un acte de nature magique.
par Nowis Ankara , publié le 7.01.2010
Tout récit produit un effet sur son public. Qu’une audience écoute, et voilà son univers mental reconfiguré, et par ricochet, son action sur le monde modifiée.
Au commencement était le verbe. Le monde n’est plus le même dès qu’on commence à le raconter. Tout conteur impulse ainsi nécessairement un processus de transformation au sein de la réalité. On parle bien là d’un phénomène d’ordre magique: l’action de l’esprit sur la matière: Une histoire racontée est comme une pierre lancée dans un plan d’eau: elle génère des ondes de surface. Les techniques de storytelling visent en fait à acquérir une parfaite maîtrise de ces ondes. L’humanité est un grand tissu solidaire qu’il s’agit d’apprendre à faire vibrer. Aujourd’hui, la démultiplication des écrans et des espaces narratifs est à l’origine d’un bombardement constant de la surface de notre réalité. D’innombrables ondes d’intensités et de longueurs variables entrent en sympathie pour créer des vagues plus grosses et des creux plus importants, d’autres encore viennent à s’annuler. Mais de manière générale, l’environnement médiatique bruisse. Et le conteur doit dépenser beaucoup d’énergie pour se prémunir des interférences et acquérir une résonance significative. Mission de plus en plus compliquée. De cet état chaotique, seul le conteur transmédia peut aujourd’hui véritablement tirer partie. Les énormes quantités d’énergie narrative qu’il se retrouve à manier peuvent être agencées, articulées pour donner aux univers transmédias une puissance phénoménale, une capacité à accomplir l’impensable: rien de moins que prendre vie.
Quelle est la condition de ce prodige ? Tout simplement, la même qui a permis l’apparition du vivant: une frontière délimitant un milieu intérieur du milieu extérieur, ainsi que des interfaces permettant l’échange d’informations entre ces deux milieux. Il en est ainsi pour les bactéries, les plantes, les animaux. Pour nous, ce que cela signifie concrètement, c’est que l’univers transmédia doit être pensé pour être capable de: – Coordonner les ondes générées par ses multiples supports pour engendrer un phénomène d’entraînement permanent. – Etablir des boucles de feed-back qui lui permettent de synchroniser sa mécanique interne avec le tempo médiatique ambiant. Ces caractéristiques lui conféreront une précieuse « plasticité narrative », qui se manifestera par un véritable instinct de survie. Dès lors, il nous faut changer quelque peu nos perspectives et saisir la nature spirituelle des forces qui sous tendent l’émergence des histoires. Comme nous l’a rappelé Anne Larroque, le storytelling n’a jamais cessé d’être un rituel. Et ce que l’avènement du transmédia va bouleverser, c’est avant tout la forme du rituel magique qui consiste à invoquer un récit au sein de notre réalité. Jusqu’à présent, le conteur était comme le chaman qui va chercher seul des informations dans d’autres mondes pour les communiquer à sa communauté. Aujourd’hui, les multiples participants à un récit transmédia sont autant de canaux qui permettent à une entité narrative d’accéder à la manifestation physique. Entité? Entité. Certains appellent ça un égrégore, d’autres, un mème. Les personnages, les récits, les idées sont des entités spirituelles autonomes, à partir du moment où elles sont « chargées » narrativement. Ainsi, la multiplication de l’expression des points de vue sur une même histoire permet de cristalliser les maëlstroms d’énergie occulte en un récit qui s’appartient avant tout. C’est ce phénomène de cristallisation qu’il s’agit de réactualiser constamment pour permettre à l’entité d’accéder à nos réserves de force vitale. Or, c’est précisément là la fonction du rituel. Le rituel unimédia cristallisait jusqu’à présent un récit dans une forme quasi immuable, fermée sur elle-même, vouée à la dégradation du temps. Le rituel transmédia, lui, va justement être à l’origine de l’établissement de cette membrane qui isole l’intérieur de l’univers narratif de son milieu ambiant, et qui sert en même temps d’interface de communication entre le récit et la réalité. Dès lors, c’est précisément sur sa qualité que les concepteurs doivent travailler. Que le rituel transmédia soit bon, qu’il soit juste et suscite une pratique consciente, pour que les récits puissent prendre vie. Nowis Ankara, scénariste



