Le griot et la clé à molette

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par Anne Larroque , publié le 14.09.2009

Transmedia implique pluridisciplinarité et transversalité, nous dit Jean-Yves Le Moine dans son dernier post. Tout à fait d’accord sur cette nécessité de pluridisciplinarité – donc assurément de curiosité, d’ouverture et de souplesse de la part des futurs acteurs du transmedia, tout autant que de professionnalisme et d’expertise. Agir et penser à la fois en profondeur et en largeur en quelque sorte… Ouch?

Mieux encore: technologues et créatifs doivent œuvrer la main dans la main, ajoute Xavier Couture avec raison. L’alliance improbable du griot et de la clé à molette, du magicien et du technicien, du barde et du forgeron… On se figure Assurancetourix formant un team de choc avec Cétautomatix et l’on sourit déjà, devinant quelque joyeuse confrontation… « épix »! Et pourtant… un créatif peut-il l’être vraiment s’il ne maîtrise pas ses médias, s’il n’est pas un peu technologue? Et un technologue peut-il vraiment aller au bout de sa vision s’il ne la transforme pas, s’il n’est pas un peu créatif?

Alors, quadrature du cercle que cette double alliance technique/créativité et expertise/pluridisciplinarité? Je ne le crois pas et j’en ai une vision très optimiste. Passionnée de storytelling depuis toujours, « butineuse » par nature, je suis passée par le roman, la presse, le disque et la pub avant de devenir scénariste (pardon pour ces confidences, c’est pour me situer, on ne se connaît pas). Et quand bien même j’écrivais déjà des romans, je suis allée aux Etats-Unis apprendre à écrire. Surprise: on y a fait de moi un… technicien. Un technicien du storytelling, ou peut-être devrais-je dire un « artisan »; l’art narratif restant plus un art qu’une technique au sens dur du terme. Qu’on ne s’y trompe pas, la matière sur laquelle je travaillais en « construisant » des histoires n’en restait pas moins l’humain, les émotions, l’imaginaire, la « dramatisation » (au sens étymologique du terme) de la vie; mais j’ai appris à écrire en images, en sons, en lumières, en actions, en dialogues, à anticiper dès l’écriture les attentes et les besoins du directeur de prod, du réalisateur, des acteurs, du chef op, de l’ingénieur du son, du monteur, etc., et au premier chef celles du public, dans le seul but de servir au mieux l’histoire que j’écrivais.

Pas le « film » aussi surprenant que cela puisse paraître, mais bien « l’histoire ». Tous, de la star au second rôle, du directeur de la photo aux costumiers, servent d’abord l’histoire, « the story ». Le scénariste, comme les autres. Il n’est pas « auteur », il est « writer », même s’il est à l’origine de l’idée ou du concept. Une idée n’a pas de valeur (ni même un synopsis) tant qu’elle n’est pas entièrement scénarisée. JJ Abrams et son complice Lindelof ont d’abord été « writers » avant de devenir « creators », alors même qu’ils n’étaient pas à l’origine de l’idée de départ. Ce qui fait la force de Lost, c’est la façon dont ils nous racontent cette histoire, pas le concept en lui-même.

Les anglosaxons (mais c’est aussi vrai ailleurs qu’en Angleterre ou aux Etats Unis) considèrent qu’un scénariste qui ne prend pas la peine d’apprendre les « règles de son métier » reste un amateur. Ça donne des « exigences » qui parfois peuvent nous paraître rigides ou arbitraires – tel, pour ne citer que le plus trivial, le fameux « Courier 12 interlignage simple, espaces et marges fixes en pouces » qui a pourtant pour fonction d’offrir un précalibrage universel du texte: on sait de cette façon qu’à peu de choses près, une page de scénario égale une minute de film (et ça marche: un script de 110 pages donne généralement un film de 110 minutes!..) (tu rajoutes les 19,6% de TVA et ça marche en français aussi!).battlestar

Le fin mot de l’histoire, c’est qu’au bout du compte, les 12 scénaristes réunis dans une pièce pour travailler sur les épisodes de Lost, Battlestar Galactica ou Six Feet Under, ont tous la même maîtrise très pointue de leur métier, au point que leurs « techniques » sont devenues une seconde nature. De la même façon, ils partagent tous la même vision de l’histoire qu’ils servent. Partant de cette solide base commune, ils peuvent alors laisser libre cours à la créativité la plus débridée, sachant que la dite créativité s’exerce en terrains parfaitement balisés.

J’utilise les techniques de créativité depuis… ouh, j’étais étudiante quand j’ai découvert ça, et la meilleure image que je puisse utiliser pour expliquer comment ça fonctionne s’apparente à un principe physique. L’imagination, c’est comme l’eau: fluide, versatile, insaisissable et informe à première vue. Qu’on la soumette à une température inappropriée et elle s’évapore ou se solidifie, il importe donc de la maintenir à sa bonne température, et cela c’est surtout une affaire d’ego et de motivation. Mais plus important encore, il faut la canaliser: au fond c’est très simple, la créativité lâchée en terrain non balisé, cela donne… une flaque. Qu’on en mette 12 dans la même pièce n’en donnera pas moins une flaque (une grosse flaque, d’accord, mais c’est tout). En revanche, qu’on la borne, la canalise, la dirige, la « contraigne », et cela peut donner les grandes eaux de Versailles. Plus les tuyaux sont fins, et plus elle jaillira haut et fort. En d’autres termes, plus les « contraintes » sont précises et maîtrisées, plus l’imagination a de chances de se dépasser et d’investir des régions inexplorées.

sixfeetunderC’est précisément là que je crois que storytellers et techniciens peuvent se rencontrer, dans la créativité. Parce qu’un bon storyteller accueillera les contraintes techniques avec gourmandise: ça va lui donner des tas d’idées!.. Et parce que transformer le réel, relever des défis, imaginer sans cesse de nouvelles solutions, c’est le quotidien des développeurs et de tous les techniciens. Et si demain, on leur demande de se dépasser pour servir une « histoire », j’ai la faiblesse de croire qu’ils y mettront plus de coeur encore que pour de « simples » (?) objectifs marketing ou des contraintes budgétaires. C’est ce qui se passe tous les jours dans le jeu vidéo ou dans le dessin animé. C’est ce qui fait fleurir les ARG aux Etats Unis et en Grande Bretagne de petits groupes de passionnés qui y passent leurs nuits blanches.

La pluridisciplinarité naît naturellement de cette rencontre. Elle existe déjà. Et si l’histoire est bonne, le public suivra pour peu qu’on le prenne un tout petit peu par la main au départ. Plus compliqué lorsqu’il s’agit de transmedia? Plus complexe sans doute, mais plus compliqué, je ne le crois pas. Il ne faut surtout pas que ce soit compliqué…
Mais, hem, je vais peut-être m’arrêter là ce soir, ça fait déjà un peu long, non?..

Anne Larroque Transmedia  Storyteller