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sommaire
  1. Le propre du singe-conteur

 

2La structure moléculaire

 

Observons un instant la structure moléculaire du narrativium. Par nature et de tout temps, il est resté fini et linéraire. Ça signifie qu’il a un début et une fin. Les jargonneurs à plume (ou à clavier) appellent ça l’incident déclencheur et la résolution, mais ça revient au même: un début et une fin.
Il y a bien quelques formes qui essayent d’escamoter l’un ou l’autre (voire les deux), mais ça ne prend pas bien et ça pousse mal, l’amateur de narrativium se sent floué. Entre les deux, entre le début et la fin, il y a une autre truc nébuleux qu’on appelle l’enjeu. C’est lui qui maintient le fil tendu, et surtout qui maintient l’amateur en équilibre sur le fil, ou accroché au fil, c’est comme il veut. L’Enjeu est donc fondamental, sans lui, le VUP lâche et c’est fâcheux.

De quoi est fait l’enjeu? Principalement (et toujours pour résumer) de questions: quoi? qui? où? comment? quand? pourquoi? comment? pour quoi? pour aller où? comment? avec qui? et encore comment? etc. De questions qui appellent des réponses bien sûr, sinon c’est pas la peine de les poser, le VUP le fait très bien tout seul; si on l’embarque sur un bateau, il veut qu’on l’emmène quelque part le VUP, tourner en rond il sait faire et n’a pas besoin de nous pour ça, merci. L’enjeu, c’est, comment dire?, comme un sorte de nuage d’électrons dont toute l’énergie gravite autour d’un noyau: le personnage, voire mieux encore, toute une famille de personnages, toute une société de personnages!.. Et il se trouve que ces personnages ressemblent étrangement au VUP, sous divers déguisements ou apparences, qu’il s’agisse de l’ours ou l’éléphant de « Earth » (Fothergill & Linfield), de la reine des Aliens ou des mages et autres guerriers de WOW.

WOW

Mais attention, ce noyau anthropomorphe (ou autre) n’est pas le VUP, jamais, en aucun cas. C’en est plutôt comme une sorte de miroir très déformant qui a pour fonction d’attirer l’empathie du VUP comme un trou noir attire la lumière (toujours pour résumer bien sûr). C’est par la force d’attraction de ce noyau que le VUP se trouve projeté dans le narrativium (comme le capitaine Kirk se téléportant sur des mondes étranges) pour épouser l’enjeu le temps de quelques heures et ça l’amuse beaucoup. A la condition qu’il puisse en sortir comme et quand il veut (comme Kirk retourne à bord de l’Enterprise). Il y a eu quelques tentatives pour placer le VUP au noyau du narrativium plus ou moins à son insu – celle d’Orson Welles faisant la guerre des mondes sur les ondes le 30 octobre 1938 en fut une belle! – et ça n’a pas fait rigoler les VUP du tout, pas ceux qui ont pris l’histoire en route et sont tombés dans le panneau en tout cas.

La Guerre des Mondes

Parce que le narrativium procède invariablement d’une forme de rituel, voyez-vous, de la place de village à la place de ciné en passant par le joystick, le terrain de wargame ou la chaise longue, le VUP s’est ainsi fabriqué une variété de pantoufles dans lesquelles il se glisse à loisir pour se shooter au narrativium. Ce rituel crée une sorte de sas de sécurité qui garantie au VUP qu’il n’est pas tombé par mégarde dans la guerre des mondes, il a ses petites guerres propres (ou pas) à la maison, au boulot ou à l’école et ça lui suffit comme ça, merci.

Les bardes-forgerons et autres alchimistes de narrativium le savent bien: par nature, cette nouvelle espèce tentaculaire qu’on nomme transmedia procède nécessairement des mêmes réactions chimiques que le narrativium le plus élémentaire: début, fin, personnages, enjeux, questions, réponses, et j’en passe (et un paquet!) – tout cela joliment relié dans une forme de rituel. Pas seulement parce que le VUP en redemande (depuis le temps qu’il se nourrit de narrativium, le VUP, il ne s’en laisse pas conter si facilement), mais surtout parce que ça tient à la nature même de l’homme: l’inconnu c’est excitant, mais surtout quand ça arrive aux autres!..

Deux questions fondamentales se posent alors aux alchimistes qui concoctent ces métarécits débordant de leurs cadres traditionnels:
- quelle(s) forme(s) prendront ces rituels transmédia qui permettront au VUP de passer confortablement d’un média à un autre sans jamais se perdre ni se sentir envahi ou pris en otage? Comment créer cet espace transversal qu’il s’appropriera d’un geste?
- et comment faire du VUP (et mieux encore, d’une vaste communauté de VUP) des personnages à part entière d’un récit transmédia oeuvrant de concert avec des personnages fictifs (ou réels) pour construire une histoire qui se déroule dans toute sa cohérence et tout son sens (= direction) (= signification) du début à… la fin?

En résumé (hem… yes), comment concilier harmonieusement diversité et unité, inconnu et repères, sans devenir complètement schizo? Eh bien, à vrai dire, je crois que « la réponse est dans le brief » comme c’est souvent le cas. Que les réponses sont déjà dans ce « narrativium », dans cette substance narrative profondément ancrée dans la nature humaine, et que nous pourrions bien risquer de la perdre si nous nous hasardions à trop vouloir la réinventer. Que la réponse est dans ce « narrans » plutôt que dans le « sapiens » (et qu’elle est aussi dans ce « singe » que nous sommes restés à quelques séquences d’ADN près… merci Mr Pratchett!).

Et accessoirement, un de ces quatre, je vous raconterai comment j’ai presque cru devenir schizo à écrire un récit transmédia… ;o)

* Tout ceci me fait penser que VUP est un acronyme très laid. Après tout, ça donne aussi « Very Unimportant Person » ou « Very Uninvited Person » ce qui est tout à fait contraire à l’esprit transmedia. Quitte à jargonner, ne devrions-nous pas inventer un autre mot? Viewser? Vuser? Spectacteur? Storyplayer?..

 

Diplômée d’une Ecole de Commerce, Anne Larroque a publié son premier roman à l’âge de 20 ans (Plon). Après une première carrière dans la presse grand public (Groupe Expansion), le disque (WEA Filipacchi Music) et la communication (Havas, Publicis, Bozell Worldwide) où elle fut distinguée par de nombreux prix créatifs (Stratégies, CB News, Empreinte), elle revient à l’écriture au tournant du millénaire. Formée à l’écriture de scénarios aux Etats-Unis (notamment avec Robert McKee), elle fut dès ses débuts représentée par ICM. Depuis, elle a écrit une vingtaine de longs métrages en français et en anglais, dont une quinzaine vendue à des productions internationales. « Godforsaken », réalisé par Jamil Delhavi (UK) et sorti sur les écrans en 2009, a reçu le Golden Palm Award au Festival de Mexico et a été nominé à de nombreux festivals européens et nord-américains. Portée par son expérience de nombreux médias différents et passionnée par les techniques émergentes, elle est devenue une pionnière de la narration transmedia en Europe avec, notamment, la création de « Lost Memories ».

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