La vérité sur The Truth About Marika

IMG_5926_REAL2.JPG

par Aurelien Lesné , publié le 23.09.2010

En 2007, la chaine suédoise publique Sveriges Television lançait une fiction transmedia : The Truth About Marika. Expérience innovante composée d’une série télévisée et d’un ARG conçus pour fonctionner en synergie, l’histoire met un scène un mari à la recherche de sa jeune femme disparue le jour de son mariage. Une disparition qui fait écho à des dizaines d’autres qui se sont produites ces dernières décennies.

Peu avant la diffusion de la série, une jeune blogueuse nommée Adriana affirme que les événements relatés sont bien réels et que la production lui a volé l’histoire de la disparition de son amie. Elle soutient qu’il se cache derrières ces disparitions mystérieuses un complot. Un débat est organisé juste après la diffusion du premier épisode de la série entre la jeune femme et la production. Elle y encourage les spectateurs à la soutenir dans sa quête de vérité en partant à la recherche d’indices pour retrouver son amie portée disparue.

Ce débat est en fait un point d’entrée -un Rabbit Hole- dans l’univers narratif transmedia : il vient enrichir l’univers fictionnel en proposant aux spectateurs de venir eux même participer à l’histoire en partant à la recherche de la jeune femme.  Il s’agit d’un ARG, un jeu communautaire mêlant réalité et fiction. Des bandeaux annonçaient qu’il s’agissait d’une fiction lors de la diffusion de ce débat. Mais ces avertissements était dilués dans le programme, et nombre de spectateurs ont pu penser que les faits relatés était bien réels.

the truth about marikaAvec cet objet double (ARG+ série) l’ambition était de réaliser une « fiction totale », où les limites entre l’univers narratif et l’univers informatif devait être rendu aussi ténues que possible. Une vidéo disponible en ligne résume le dispositif mis en place pour The Truth About Markia.

La principale force de cette fiction tient à son double niveau d’écriture : d’une part la fiction télévisée et d’autre part l’ARG qui l’accompagne. Les interactions entre l’ARG et la série permettent de faire émerger un univers plus dense et complexe, où la série elle même est incluse dans la narration globale. Des éléments du complot dénoncés par Adriana peuvent par exemple y apparaitre subtilement, ce qui viendrait accréditer sa thèse.

Néanmoins, ce parti pris n’a pas été sans soulever quelques questions. Après cette expérience innovante, Sveriges Television a déposé un questionnaire en ligne afin d’avoir un retour des téléspectateurs sur cette expérience. Cette étude à été analysée et commentée par l’université de Stockholm et l’Interactiv Institute. Disponible en ligne, ses conclusions nous donne un aperçu de la réaction du public face au dispositif :

Concernant l’ARG, il apparait que :

  • 29% avait conscience qu’il s’agissait d’une fiction
  • 30% pensait que la quête était réelle
  • 24% supposait (ou feignait de croire) que cela était réel
  • 17% ne faisait pas de distinction entre la réalité et la fiction

Les résultats sont assez partagés. Si 59% des personnes avait une opinion arrêtée quand à la véracité des faits relatés, il apparait que les 41% restant étaient dans le flou : faisaient ils semblant d’y croire pour se plonger dans l’histoire ? C’est en tout cas l’intérêt même du jeu qui repose sur cette tension permanente entre réalité et fiction.

Les réactions des spectateurs sont sans doute ce qui met le mieux en lumière les enjeux induits par ce type de dispositif. Le rapport en ligne mentionne quelques commentaires d’utilisateurs :

Les internautes ayant d’abord cru aux faits relatés, avant de découvrir par eux même des incohérences :

My approach to things is rather critical, the first time I saw the drama I did not understand the way it was constructed but the debate evoked some suspicions so I checked the web pages that the debate discussed. And then I happened to see the popup on the SVT site for Sanningen om Marika…”

La réaction de ceux qui ont cru à cette histoire se sentent dupés et abusés, et n’hésitent pas à le faire savoir. En filigrane, émergent des interrogations éthiques concernant ce mélange de divertissement et d’information sur une chaine de télévision publique :

BLOODY DISGUSTING LIARS”

A game that gives itself out as being real in Sweden’s only public service channel is bloody dangerous. Give people an alternative and a chance to understand it is not.”

« Nothing else on TV has had a stronger influence on me than this. I felt totally absorbed by Sanningen om Marika. And I still don’t know what attitude I am to take to it. Once I thought I could separate reality from fiction but have realized this border is blurred and I am even more confused now. I do not know what attitude I am to take to anything anymore.” »

En marge, on trouve également une petite minorité de participants qui restent dubitatifs quand au caractère fictionnel des faits relatés. Notamment cet internaute qui considère que « the others » – la société secrète composée des « disparus » qui se sont en fait isolés du reste du monde qu’a rejoint Marika »- existe réellement.

« Frankly speaking, I really thought it to be true and still believe that “the others” exist…”

 

Le dispositif fut remarqué et recompensé en 2008 par un Emmy Award et un prix Europa. Mais l’étude du retour des utilisateurs met cependant en lumière les problèmes qui peuvent survenir quand à la réception qu’en auront les spectateurs : accepteront ils de jouer le jeu de la fiction totale, où se sentiront ils dupés par le dispositif ?  En résumé : comment réagiront ils face à ces nouveaux objets culturels ?

Si The Truth About Marika peut être perçue comme un dispositif imparfait -on lui reproche notamment de ne pas avoir dit assez tôt et assez fort qu’il s’agissait d’une fiction- il a néanmoins le mérite d’expérimenter une forme de narration plus innovante et immersive.