De l’éclectisme

Par Fabien Granjon • 8 nov, 2009 • Catégorie: Usages

olivier donnatLe butinage que nous évoquions dans notre dernier post est sans doute à mettre en regard d’un autre phénomène, celui de l’éclectisme culturel. La thèse de l’éclectisme culturel peut être considérée comme la déclinaison française des analyses nord-américaines conduisant à l’identification de l’omnivorisme. Pour Richard Peterson, à qui l’on doit sans doute les premières analyses importantes du phénomène, l’omnivorisme se réfère au passage du « snobisme intellectuel [qui] repose sur la glorification des arts et le dédain des divertissements populaires, [à un] capital culturel qui apparaît de plus en plus comme une aptitude à apprécier l’esthétisme différent d’une vaste gamme de formes culturelles variées qui englobent non seulement les arts, mais aussi tout un éventail d’expressions populaires et folkloriques ». En France, ce sont les analyses de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français menées par Olivier Donnat (les résultats de la dernière vague d’enquêtes devraient nous être livrés sous peu) qui on souligné, dès le début des années 90, cette tendance à l’hybridation des espaces culturels individuels. La notion entend alors qualifier des pratiques où s’observent des formes d’intrication entre certains contenus bénéficiant d’une forte légitimité dans les hiérarchies culturelles « dominantes » et d’autres qui en sont a priori dépourvus.

Si un vaste ensemble de travaux atteste aujourd’hui du phénomène, il existe toutefois deux lignes d’analyse qui tendent à s’opposer quant à la mesure de son étendue. Selon la première, il est considéré que, grosso modo, le panachage des répertoires culturels est surtout le fait des classes dominantes et cultivées (la tolérance esthétique comme nouvelle norme de bon goût), tandis que les fractions sociales inférieures et moins diplômées resteraient enfermées dans des répertoires plus circonscrits et homogènes, marqués par des goûts consonants peu légitimes. Dans cette perspective, Olivier Donnat, affirme que cette mise sous tension du modèle de la « haute culture » et le renouvellement des mécanismes de consécration et de légitimation qui lui sont liés résulterait en grande partie du développement de la culture de masse et plus spécifiquement de la « culture des écrans ».

Une seconde perspective, défendue notamment par Bernard Lahire, affirme plus radicalement l’existence d’un éclectisme étendu qui descend l’échelle des statuts sociaux et touche une zone beaucoup plus large de l’espace social : les répertoires culturels dissonants seraient en quelque sorte la règle et non l’exception. Parmi les classes moyennes et populaires, l’acceptation tacite ou révérencieuse de la domination culturelle semblerait aujourd’hui moins évidente qu’auparavant, notamment parce que l’intériorisation des normes de la légitimité culturelle dominante serait de moins en moins assurée par le système scolaire, lequel, de facto se trouverait « concurrencé » par la force des valeurs médiatiques qui contribuent, aujourd’hui plus largement qu’auparavant, aux « constructions de soi » et à l’expression des identités personnelles. Les industries culturelles, le continent médiatico-publicitaire et la diffusion des TIC contribueraient ainsi, d’une part, à l’assise d’un nouveau régime de participation culturelle, et, d’autre part, à l’amenuisement de l’indignité culturelle des moins bien dotés en capital culturel ainsi qu’à la décomplexion des classes populaires qui, de fait, partagent un minimum culturel et quelques goûts avec une part de plus en plus importante de la population.

La perspective transmédia devra sans aucun doute s’interroger sur l’hétérogénéité culturelle, par exemple en s’intéressant à la manière dont les contenus audiovisuels sont concrètement mobilisés : l’écoute préparée, documentée, attentive ou ironique d’une série B ou au contraire, le visionnage intermittent, dispersé et mêlé à d’autres activités d’un classique du cinéma italien ne révèlent-ils pas aussi des formes d’appropriation discordantes qui pondèrent et retravaillent la légitimité « originelle » des contenus ? Il pourra être également utile de prêter attention à la façon dont les pratiques sont partagées avec d’autres personnes et considérer le « mélange des genres » dans sa dimension collective. Le chantier n’est pas simple mais la gageure pour le moins excitante.

Pour aller plus loin : Lahire (Bernard). – La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004. Bergé (Armelle), Granjon (Fabien), « Éclectisme culturel et sociabilités. La dimension collective du mélange des genres chez trois jeunes usagers des écrans », Terrains & Travaux, n° 12, pp. 195-215.



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