Goûts et consommations télévisuelles
Par Fabien Granjon • 30 jui, 2009 • Catégorie: Usages
Il est important de comprendre que les consommations télévisuelles ne reposent pas nécessairement sur un choix préférentiel positif. Les individus mobilisent des contenus (surtout des programmes, mais c’est aussi vrai de certains contenus délinéarisés), non seulement qu’ils n’estiment pas « légitimes » (« Les jeux télé, bah oui, je sais, c’est pas très malin »), mais qu’ils peuvent aussi ne pas apprécier du tout (« Parfois c’est tellement peu intéressant que de regarder par épisode ça le rend supportable »). Les mesures d’audience ne sont donc ni le baromètre d’une demande de la part des téléspectateurs, ni nécessairement le signe de goûts avérés, mais bien une évaluation de leur réaction à une offre. De fait, les individus se trouvent relativement souvent dans une logique du « moins mauvais choix possible » concernant la sélection d’un programme, « Car au final, il faut bien regarder quelque-chose ». Pour autant, ces choix « en creux » ne sont pas nécessairement toujours déceptifs. Ils offrent par exemple la possibilité d’une « attention oblique » permettant la multi-activité et l’engagement dans d’autres actions (travailler, manger, discuter, etc.) et notamment dans des pratiques de communication très prisées des plus jeunes : téléphoner, tchater sur IM, lire un SMS, etc. : « Généralement je regarde les séries qu’on a déjà tous vues, celles qui passent à 20 heures (rires), comme ça on peut regarder sans regarder puisqu’on les a déjà vues ». Par ailleurs, le panachage des consommations permet de rester « à la page » quant aux contenus à la mode qu’il faut connaître a minima (e.g. pour en discuter avec ses proches) ou encore de se distinguer en étant capable de parler et/ou de recommander des contenus plus rares. La représentation d’un public exigeant et sélectif qui ne regarde que des émissions « haut de gamme » qui s’opposerait à un « grand public » fasciné consommant sans discernement est donc un leurre. Ceux qui consomment peu de télévision ne sont pas forcément plus sélectifs et pointus dans leur choix de programmes et, à l’inverse, les gros consommateurs de TV peuvent aussi compter parmi les publics d’émissions plus spécialisées ou « confidentielles ». Pour aller plus loin : Macé (Éric). « Le conformisme provisoire de la programmation », Hermès, n° 37, 2003, pp. 127-135, (pdf) Fabien Granjon est sociologue au sein du laboratoire Sociology and Economics of Networks and Services (SENSE) à Orange Labs




